F.E.D.E.S
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La gestion mortelle du désordre

Entre le développement de scieries artisanales clandestines, le pillage des ressources halieutiques, les déchets chimiques rejetés dans nos mers et l’érosion de la presqu’île du Cap vert, le Sénégal a décidé de mettre en jeu sa survie en tant que pays.

«La meilleure façon de dire, c’est de faire» Marty

Bien que l’année 2008 ait été riche en péripéties politiques, notre pays n’a fait que suivre la ligne de pente négative qu’il a amorcée depuis 2000. Au niveau de l’écologie, tout ce qu’on peut dire a déjà été dit. Sauf à revenir sur certaines plaies de notre environnement, terrestre ou marin, que la pauvreté grandissante de notre population n’a fait qu’exacerber. En effet, sur terre, la multiplication des scieries clandestines dans la région de Tambacounda et régulièrement installées dans les régions de Ziguinchor et Sédhiou, dévaste notre forêt ou ce qu’il en reste. A ces scieries, les autorités allouent des quotas de bois d’œuvre (nombre d’arbres qu’ils peuvent abattre) qui ne leur permettent pas de travailler plus de deux semaines environ. Or, ces scieries travaillent presque toute l’année au vu et au su de tous. Il serait temps de constater qu’elles dépassent leur quota (de 10 à 15 fois).

A Dakar même, plusieurs scieries artisanales clandestines installées dans les parcs à bois débitent des troncs qui voyagent camouflés sous les chargements de bois de chauffe. Il suffit d’assister au déchargement de gros porteurs (camions 30 tonnes) pour le constater.

La pression de la demande de charbon sur nos forêts est déjà beaucoup trop forte. Mais cette année, du fait des récoltes calamiteuses (arachide et riz surtout), des populations rurales du sud qui, usuellement, ne fabriquent pas de charbon s’y sont mises. Elles considèrent cette activité de remplacement comme la seule disponible et qui leur permette de remplir les greniers pour les longs mois de soudure que tout le monde attend avec appréhension.

L’environnement marin est dans le même état d’abandon. Les filets en mono filament de nylon sont toujours interdits, mais on ne trouve que cela sur les pirogues. On continue à pêcher sans retenue les poissons nobles avant leur première reproduction. Chaque année, plus de 1 000 tonnes de déchets plastiques sont rejetés dans la mer. A 10 km au large des côtes, on trouve encore des sacs en plastique dans les fonds marins.

Toutes nos industries rejettent leurs déchets liquides chimiquement chargées dans la mer ou dans les égouts (ce qui revient au même). Demandez-vous donc où passe l’huile de vidange de nos voitures ? Chacun sait que la tendance géologique naturelle d’une presqu’île est de devenir une île. D’où les problèmes récurrents de Rufisque qui, à chaque pique de marée, est un peu plus grignoté par l’océan. Et nous, au lieu d’essayer d’enrayer le phénomène par la construction de digues, nous le favorisons en ponctionnant 7 000 tonnes de sable chaque jour des plages du nord de la presqu’île (Malika).

Etranges élections !

Dans un autre registre, une rétrospective de 2008 nous offre l’image insupportable de l’émigration de jeunes sans espoir sur des pirogues de fortune vers une Europe qui ne veut pas de leur présence sur son sol. N’eut été le trop lourd tribut payé par notre jeunesse à l’océan dans cette tragique aventure, ce serait le lieu de louer son courage et sa ténacité. Et d’entrevoir à quels sommets pourraient nous porter cette jeunesse si seulement nous savions orienter et canaliser son énergie et sa détermination. Mais voilà, apparemment, nous ne savons pas. Puisque hélas, nos gouvernants semblent plus soucieux des prochaines élections que des prochaines générations.

Elles sont quand même étranges ces élections. Elles ont été commentées en long et en travers par des experts patentés. Il n’y a pas lieu d’y revenir. Mais je veux faire deux remarques qui soulignent une originalité, voire une exclusivité nationale. A la veille même des élections, un million de cartes pourtant prêtes n’avaient pas été distribuées sur 3,5 millions de votants au total. Donc 28% de cette masse d’électeurs n’a pas exprimé son choix. Tout le mystère de ces élections réside dans la détermination de ces cartes. Qui a reçu sa carte à temps et qui ne l’a pas reçue ? Etait-ce un processus aléatoire ou guidé ? L’ancien et le nouveau fichier n’ont-ils pas été mis en concordance ? Car enfin, la machine qui produit ces cartes obéit bien à la règle dite du «first in, first out», autrement dit «premier arrivé, premier servi» ! Or, cela n’a pas été la cas, comme chacun le sait.

En outre, la mouvance libérale a eu 33% en 2000. En 2008, la même mouvance libérale totalise 71%. Le candidat du Rewmi étant de notoriété publique un libéral déclaré dissident du Pds, voilà donc un parti au pouvoir qui, à l’issue d’un mandat de sept ans, multiplie son électorat par 2,15. Qu’on me cite un exemple approchant un tel «exploit» dans les annales des démocraties avérées !

Campagne agricole désastreuse

C’est la conséquence de l’effet cumulé de plusieurs années d’administration agricole erratique non soutenue par une politique agricole véritable. «Il n’y a pas de vents favorables pour celui qui ne sait où il va». De fait, qu’avons-nous entre nos mains ? Seulement le plan REVA ; passé simple du verbe rêver et déjà aux oubliettes. Mais surtout à chaque approche d’hivernage, des déclarations intempestives sur des millions de tonnes imaginaires dont on ne nous dit pas comment les produire, avec quoi les transporter, où les stocker ni même qui les consommera.

L’année finissante aura été une année de plus d’agitations politiciennes, de faire semblant et de langue de bois. Quelles sont les perspectives pour 2009 ? Nous n’avons pas de vecteurs directeurs pour les déterminer. Cela peut aller dans tous les sens. Aussi vais-je proposer quelques orientations qui me semblent judicieuses. Pour l’environnement, le plus urgent et cependant le plus facile, c’est l’application effective, dans la réalité du terrain, des codes de la Forêt et de la Pêche. Il faut mettre fin à l’aberration qui consiste à concocter de nouveaux textes pour éradiquer une situation directement issue de la non-application des textes antérieurs. Il faut promouvoir et faciliter une utilisation généralisée du gaz domestique en remplacement du charbon et du bois. Ces derniers doivent être progressivement interdits dans Dakar et les capitales régionales ; trouver d’autres carrières de sable qui n’augmentent pas l’érosion de la presqu’île du Cap Vert même si c’est plus loin et plus cher ; transférer la gestion de la pêche côtière (les terrous) et des aires marines protégées aux collectivités locales. Le brillant exemple de Kayar est là pour nous montrer la voie à suivre. Plus que jamais, le slogan facile (pollueur payeur) est une farce qui, dans nos pays, signifie surtout que le payeur a le droit de polluer. Il faut que les industries se mettent progressivement aux normes et cessent d’évacuer leurs déchets tels quels dans la mer qui ne doit plus être un dépotoir.

Dans l’agriculture, et bien que je ne sois pas un spécialiste, il me semble évident qu’il nous faut un plan d’ensemble pour le long terme. Cela consisterait à mettre sur pied une commission composée d’experts, de leaders paysans et de politiques qui prennent leur temps et mettent en commun leur intelligence pour définir un plan vers l’autosuffisance alimentaire sur vingt ans si nécessaire, avec des bilans d’étapes et des redéfinitions d’objectifs. Nous devons nous astreindre à un travail de longue haleine mais avec l’espoir qu’il sera récompensé par un progrès durable et soutenu. Pour qu’enfin le monde rural puisse sortir de la misère perpétuelle qui semble être son destin. Voila le genre de politique qui pourrait mettre fin à l’émigration clandestine qui n’est que le prolongement de l’exode rural. Les gens heureux n’émigrent pas.

2009, année des élections locales, est une chance à saisir car à mon sens, il faut en profiter pour renouveler le personnel politique. Booster dans chaque parti du Front Siggil Senegal les jeunes, les rapprocher des stations de commandement et les préparer ainsi à prendre la relève. Il nous faut faire en sorte que les élections soient transparentes et régulières. Majorité contre opposition. Gauche et écologistes contre droite libérale. Le Front a encore une fois l’occasion de se mobiliser résolument, en formant un bloc monolithique contre lequel toutes les manœuvres fractionnistes des coalitions s’auto-qualifiant de majoritaires viendront s’écraser.

Un mot sur les APE. Cela fait 25 ans ou plus que nous bénéficions des APE et pourtant le niveau de vie de notre population ne cesse de se dégrader. Alors, ces Accords de partenariat économique servent à qui, finalement ? Les dragons asiatiques, aussi pauvres que nous sinon plus au moment des indépendances, sont aujourd’hui dix fois plus développés et sans Ape. Sans doute, bonne gouvernance sans APE est préférable à mal gouvernance avec Ape ! C’est possiblement la question que se pose l’Union européenne. Mes meilleurs vœux de bonne et heureuse année à tous.

Par Ali HAIDAR - Ecologiste - Président de l’Oceanium Dakar